Histoire

mars 21, 2022

Préservation d’espaces, recadrage des liens et réinvention autochtone des villes

By Evergreen

Entrevue avec Tanya Chung-Tiam-Fook

Tanya  Chung-Tiam-Fook cumule de nombreuses fonctions. Elle est aujourd’hui directrice de la recherche et des programmes pour le Centre for Indigenous Innovation and Technology et a récemment corédigé le livre Sacred Civics: Building Seven Generation Cities avec Jayne Engle et Julian Agyeman (mai 2022). Elle enseigne à temps partiel à l’Université York et fournit des recommandations sur l’innovation, la mobilisation des communautés autochtones ainsi que les programmes environnementaux et de bien-être mental lorsque le temps le lui permet. Comme vous le voyez, elle est assez occupée.  

Tanya était chef principale de la mobilisation des collectivités autochtones à Evergreen lorsqu’elle a rédigé la trousse Civic-Indigenous Placekeeping and Partnership Building, qui est le fruit du projet Indigenous Re-Imagining of Cities de Villes d’avenir Canada. (Elle collabore toujours avec Evergreen en tant qu’associée des partenariats citoyens et autochtones.)  

Tanya est la principale rédactrice de la trousse, une compilation d’enseignements, d’études de cas, d’outils et d’approches pour la participation communautaire qui constitue une référence de base pour l’apprentissage, la réflexion et les pratiques d’importance sur les perspectives et les modèles des Autochtones en faveur de la participation communautaire, de la préservation d’espaces, de l’aménagement urbain, de la décolonisation ainsi que de la vérité et de la réconciliation. Le défi que représentent la rédaction de cette ressource indispensable et le travail de compilation connexe ne peut être sous-estimé. Si nous devions repenser la conception, la planification, les infrastructures et les systèmes urbains pour qu’ils reflètent mieux les peuples autochtones ainsi que leurs perspectives, leurs modèles et leurs contributions, à quoi ressembleraient les villes de demain? Peut-être est-ce pour cela que la trousse compte maintenant 169 pages.  

Avec toutes les crises et tous les défis auxquels nos mondes sont confrontés, à l’échelle personnelle ou collective, on ressent souvent beaucoup de pression. Mais de tels défis et une telle douleur peuvent constituer un contexte favorable à la réflexion et à l’apprentissage en profondeur.

Tanya Chung-Tiam-Fook

Dès le début de notre appel vidéo, le sourire éclatant de Tanya envahit l’écran. Bien qu’étant la rédactrice principale de la trousse, elle est la première à affirmer être l’héritière de nombreux gardiens du savoir et praticiens qui ont défriché le terrain au sein de leurs communautés et de leurs environnements urbains respectifs, et qui lui ont montré l’exemple ou qu’elle a consultés. 

Evergreen : Comment l’idée de la trousse est-elle née?  

Tanya : Depuis la publication du rapport de la Commission de vérité et de réconciliation en 2015, les expériences, l’inclusion et le leadership autochtones dans les espaces citoyens et les lieux de travail suscitent un grand intérêt et éveillent les consciences. Peu importe le secteur dans lequel vous travaillez, qu’il soit universitaire, à but non lucratif, local ou gouvernemental, lorsque vous êtes l’un des seuls employés autochtones, on vous demande souvent de parler de sujets tels que l’inclusion et la mobilisation autochtones ainsi que la décolonisation, la vérité et la réconciliation, d’en faire la sensibilisation et de partager des ressources utiles. On s’attend souvent à ce que les professionnels autochtones érigent des ponts entre les nombreuses visions du monde et pratiques des Autochtones et des colonisateurs tout en sensibilisant sans relâche leurs collègues de travail, la haute direction, la communauté, leurs partenaires, les participants du programme et la société en générale et en changeant leurs attitudes culturelles.  

Ces attentes et ces objectifs irréalistes et inatteignables peuvent contraindre le personnel autochtone à porter un fardeau émotionnel considérable. Il est donc important que les cadres supérieurs et le personnel apprennent à trouver leurs propres ressources et à démontrer leur engagement envers la vérité et la réconciliation ainsi que leur volonté de transformer leur lieu de travail en écoutant plus attentivement, en s’éduquant davantage, en établissant des relations et en soutenant les Autochtones et leurs priorités.

J’apprécie les personnes qui cherchent à accroître leur compréhension, à développer leur conscience et à mettre en pratique de façon concrète ce qu’ils ont appris. Je me suis rendue compte qu’il était très important de créer cette trousse, ou du moins de fournir une certaine orientation… un ensemble d’outils, de ressources, d’enseignements et d’études de cas qui pourrait leur servir de point de départ ou leur permettre d’élargir leurs connaissances, d’approfondir leurs réflexions, de s’engager et de prendre des mesures pour établir des relations compréhensives, éclairées, réciproques et de bonne volonté avec les Autochtones. Il est essentiel de reconnaître que chaque personne se trouve à une étape différente de son cheminement d’apprentissage ou de sa préparation, que tous ne sont pas également conscients de leur préjudice organisationnel ou de leur niveau d’ignorance.
 

Evergreen : Comment espérez-vous que cette trousse sera utilisée pour établir de meilleurs partenariats?  

Tanya : En ce qui concerne les objectifs généraux, mon intention est de fournir un modèle d’apprentissage, d’orientation et de concrétisation aux praticiens, aux organismes et aux municipalités. La trousse encourage les organismes citoyens et les praticiens voulant établir des relations et des partenariats avec des praticiens et des communautés autochtones à intégrer des idées et des perspectives communautaires de manière réelle et concrète, et à s’en remettre aux connaissances et au leadership autochtones pour les priorités, les protocoles et les bonnes pratiques. Il ne peut y avoir au sein d’un organisme de véritable recadrage des liens ni de réconciliation transformationnelle avec les Autochtones sans qu’il s’ouvre à la pensée critique, à la vérité, à la décolonisation des pratiques de recrutement, de la culture et des politiques organisationnelle, ainsi qu’à la correction des mécanismes systémiques nuisibles qui sont souvent imperceptibles car normalisés.   

Vancouver est l’exemple d’une municipalité dont l’engagement à long terme envers l’établissement de relations est orienté par la vérité et la réconciliation. Elle est la première ville du Canada à créer un groupe de travail pour intégrer à part entière la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones à ses politiques au sein des différents services municipaux dans le cadre de ses efforts pour l’établissement de relations et la réconciliation avec les Autochtones.
 

J’apprécie les personnes qui cherchent à accroître leur compréhension, à développer leur conscience et à mettre en pratique de façon concrète ce qu’ils ont appris....Il est essentiel de reconnaître que chaque personne se trouve à une étape différente de son cheminement d’apprentissage ou de sa préparation, que tous ne sont pas également conscients de leur préjudice organisationnel ou de leur niveau d’ignorance.

Evergreen : Comment les gens, notamment les colonisateurs, peuvent-ils participer à l’effort de décolonisation de leurs villes?  

Tanya : Les enseignements et les outils – conçus en tenant compte des histoires et des efforts de nombreux gardiens du savoir et praticiens en vue de la préservation d’espaces, de la décolonisation et la participation communautaire – constituent le fondement des enseignements et des philosophies portant sur ce que signifie être une bonne personne qui a une bonne relation avec la Terre. Nous devons rétablir et revitaliser nos relations avec la Terre elle-même et tous les autres êtres avec qui nous la partageons.  

Les ressources de la trousse, comme l’outil Decolonizing from within an Organization, nous rappelle que l’héritage et les conséquences du colonialisme sont toujours d’actualité et qu’ils sont en quelque sorte perpétués par toutes les institutions de notre société. Les citoyens influents doivent s’engager à travailler au sein de leurs organismes et avec les communautés autochtones pour déconstruire le colonialisme et décentrer les pratiques dominantes qui ont causé du tort aux populations autochtones. Simultanément, ils peuvent appuyer une résurgence et une plus grande intégration de leurs perspectives et de leurs pratiques en travaillant auprès de praticiens autochtones afin de créer ensemble des espaces et des occasions qui permettront aux peuples autochtones de recouvrer l’autodétermination des processus et des expressions qui reflètent leur identité et leur avenir dans les centres urbains.   

Evergreen : Vous avez mentionné la « réconciliation transformationnelle ». Qu’est-ce que cela signifie pour vous?  

Tanya : Les relations entre Autochtones et colonisateurs n’ont jamais eu pour fondement la reconnaissance par le Canada des nations autochtones comme étant souveraines, ou au moins comme étant des partenaires égaux. La réconciliation transformationnelle porte sur les efforts de la société colonisatrice visant à établir des relations solides et équitables avec leurs partenaires des Premières Nations, inuits et métis en tant que nations souveraines possédant des droits inhérents, ainsi qu’à acquérir une meilleure compréhension commune. Il s’agit d’un processus d’engagement à long terme qui amène les institutions colonisatrices à collaborer avec les peuples autochtones pour transformer les valeurs, les institutions et les systèmes qui ont perpétué les caractéristiques dommageables des relations colonialistes qui perdurent. La réconciliation doit s’appuyer sur une véritable relation de réciprocité, ainsi que sur l’engagement de restaurer les territoires, l’autosuffisance économique, l’autodétermination et l’autonomie gouvernementale des Autochtones. 

Evergreen : J’aimerais maintenant vous parler de votre livre. Que signifie le civisme sacré?  

Tanya : Les villes débordent d’énergie animée sacrée, et nous devons manifester beaucoup de respect, de dignité et de vénération dans nos relations avec la Terre et tous les êtres qui l’habitent, ainsi qu’envers les lieux, les idées et les innovations. Chaque personne a des responsabilités en tant que membre de cette communauté, dans un sens large : tout ce qui compose les villes, pas seulement les humains, mais aussi ce qui dépasse l’humain, la terre et l’eau, tous les membres et les résidents de nos communautés citoyennes. L’intendance et les soins y sont reconnus et valorisés.  

Le civisme sacré invite tous les résidents, les gardiens du territoire et les acteurs de l’aménagement urbain à ressentir un profond sentiment d’appartenance au sein des villes ainsi qu’à collaborer avec les communautés, les détenteurs des traités et des droits autochtones et les institutions civiques pour faire des villes et des communautés des lieux axés sur la vie, où repenser ce que peuvent devenir une ville et des infrastructures publiques, sociales et physiques relève de la pluralité des talents, des dons, de l’imaginaire, des priorités et des aspirations des membres de la communauté locale. Dans ces lieux, nous pouvons faire preuve d’audace et de courage, repenser nos villes et leurs éléments essentiels, nous harmoniser avec les mondes, les histoires et les aspirations pluriversels des membres de la communauté locale qui font que les villes atteignent leur plein potentiel.  

Evergreen : De quelle façon l’espoir et l’optimisme influencent-ils votre travail?  

Tanya : L’espoir et l’optimisme ont une grande influence sur mon travail. Avec toutes les crises et tous les défis auxquels nos mondes sont confrontés, à l’échelle personnelle ou collective, on ressent souvent beaucoup de pression. Mais de tels défis et une telle douleur peuvent constituer un contexte favorable à la réflexion et à l’apprentissage en profondeur. Dans mon écriture, je veux également ressentir cette lumière, ce sentiment du possible et de l’espoir. Dans mon chapitre individuel du livre, je fais référence à deux prophéties autochtones cultes de l’Île de la Tortue (la prophétie anichinabée des Sept Feux et l’allégorie amazonienne de l’aigle et du condor). Les histoires culturelles nous rappellent que plus nous nous déplaçons dans l’obscurité, plus nous nous rapprochons de la lumière. Cette période d’obscurité est le moment où commence à se produire une grande partie de l’apprentissage et de la transition vers une transformation positive. L’espoir nous permet d’avancer. Je suis très inspirée par la pensée courageuse et les initiatives incroyablement prometteuses de mes corédacteurs Jayne et Julian, ainsi que par les nombreux auteurs inspirants qui ont contribué à la rédaction du livre. Les aînés et les jeunes sont la clé des possibilités offertes à nos villes et à nos communautés pour les sept prochaines générations. J’espère que les jeunes seront inspirés par le livre et qu’ils mettront à profit leurs dons et leur énergie pour repenser et bâtir des villes où la vie, l’interconnexion, l’inclusion radicale, les soins et l’innovation seront mis de l’avant.  

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Le livre Sacred Civics: Building Seven Generation Cities, redigé par Jayne Engle, Julian Agyeman et Tanya Chung-Tiam-Fook, peut être précommandé chez Routledge. 

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